Le modèle donut – une boussole pour les cadres?

Les risques croissants à l’échelle internationale tels que les changements climatiques et la pauvreté, d’une part, et les modèles économiques défaillants, de l’autre, posent d’importants défis aux décideurs et aux cadres. Surmontant le clivage entre l’économie et les sciences naturelles, le modèle donut des frontières sociales et planétaires pourrait s’avérer être un instrument d’orientation prometteur pour les décideurs du XXIe siècle.

Nous avons résumé ici, pour information, le modèle et les propositions de stratégies de son auteur mais aussi pour lancer un débat sur la manière dont la gestion et le développement durable pourraient être améliorés sans juger de l’adéquation des propositions qui ont été soumises. Veuillez également trouver la présentation sur les stratégies durables de leadership de notre séminaire sur le “leadership de l’avenir”, qui contient une présentation du modèle, sur YouTube (en anglais).

Le concept du donut (image, gauche), tel qu’il a été présenté par l’économiste Kate Raworth[1], est un modèle systémique qui réunit les défis sociaux et environnementaux pour définir les marges d’action de l’humanité. Pour atteindre un développement humain plus durable, le modèle répond à deux exigences: garantir des conditions de vie de base pour tous et limiter la pression sur les systèmes qui soutiennent la vie sur Terre.

Le plafond environnemental se compose, d’une part, de neuf frontières planétaires[2], au-delà desquelles se trouvent des dégradations environnementales inacceptables et des points de basculement potentiels dans les systèmes terrestres. Le modèle comprend, d’autre part, les douze dimensions de la fondation sociale qui sont issues des normes sociales minimales convenues au niveau international, identifiées par les gouvernements du monde dans les objectifs de développement durable en 2015. Les déficits dans le donut représentent la proportion de personnes dans le monde souffrant d’insuffisances en ressources essentielles à la vie, y compris en ressources politiques. Le beignet vert en lui-même représente «l’espace sécurisé» dans lequel l’humanité et son potentiel peuvent se déployer.

S’attaquer aux inégalités

Comment sommes-nous arrivés à de profonds déséquilibres socio-écologiques menaçant notre existence même? Des auteurs tels que Wilkinson et Pickett, Piketty, ainsi que Raworth (photo, droite) font allusion à des inégalités profondément enracinées dans les sociétés à travers le monde. Wilkinson et Pickett soutiennent que les inégalités entraînent des maladies, une consommation excessive, un désengagement politique et de nombreux autres problèmes sociaux[3]. Selon Piketty, en particulier les rendements élevés du capital, dépassant le taux de croissance économique et créant ainsi des inégalités de richesse, mettent nos sociétés en danger[4]. L’OCDE, quant à elle, suggère plutôt que ce sont les inégalités de revenus qui ont un impact négatif sur la croissance à moyen terme. Indépendamment de l’importance accordée à la richesse ou au revenu, de nombreux auteurs accordent un rôle central à une grande classe moyenne comme source de succès économique[5].

Or, un aspect important de l’approche de ces auteurs, par rapport aux modèles d’inégalité du 20ème siècle, est que l’inégalité n’est pas une étape inévitable du progrès, dans un sens élargi, incluant les dimensions sociale et environnementale. Kate Raworth identifie la nécessité de créer des économies distributives par conception, facilitées par les technologies de réseau. En plus de réduire les inégalités de revenus, plus caractéristiques du XXe siècle, l’auteur préconise la redistribution des sources de richesse, surtout la richesse et le contrôle des terres et des ressources, la maîtrise de la création des monnaies et la possession d’entreprises, de technologies et de connaissances[6].

 

Implications pour les cadres

Selon les auteurs mentionnés précédemment, l’un des principaux défis consiste à lier la gestion et les pratiques commerciales aux limites sociales et, surtout, environnementales[7].

Pour commencer, il n’y a que peu d’informations disponibles sur l’impact environnemental des entreprises en général et des pratiques de responsabilité sociale des entreprises (RSE) en particulier. Peu d’entreprises mesurent leurs progrès en matière de pratiques durables de manière quantitative et encore moins publique[8]. De plus, les effets de l’action commerciale dans ces domaines sont rarement liés à ce qui se passe dans les écosystèmes. L’une des principales raisons à cela est que la pensée systémique, selon Whiteman et al., est absente des études des CRS et des pratiques d’entreprise[9]. Si la responsabilité et l’innovation en matière de données doivent être renforcées, les entreprises auront probablement besoin de meilleures incitations pour rendre cette information accessible au public, offrant ainsi l’opportunité de faire de cette information une source d’innovation au bénéfice de notre planète.

Outre les pratiques individuelles des entreprises, les écosystèmes organisationnels plus larges doivent être considérés pour tirer parti d’un changement effectif. Une analyse contextuelle de l’entreprise et de l’objet de son action, par exemple le secteur, la réduction potentielle de l’impact d’une dimension donnée (par exemple les émissions) et la dynamique plus large du système (par exemple le contexte politique)[10]. La dynamique des réseaux, alimentée par les nouvelles technologies, pourrait accroître la coordination des activités dans certains secteurs en fixant des objectifs communs.

Mais là encore, des incitations à la conception pourraient être bénéfiques pour accélérer les initiatives dans ce domaine afin de garantir les mêmes conditions de départ.

De plus, la question de la gouvernance mondiale se pose lorsque l’on fixe des objectifs au niveau de l’entreprise ou du secteur. Sans un cadre contraignant qui impose les mêmes conditions à toutes les entreprises, les motivations à en faire plus en termes de durabilité pourraient rester faibles. Outre les acteurs des secteurs des TIC et des «industries vertes», les entreprises pourraient rester réticentes par peur de perdre en compétitivité. Comme l’a noté Raworth, certaines solutions pourraient être trouvées par des incitants aux comportements appropriés. Ceux-ci pourraient prendre la forme de savoirs-faire et de renforcement des capacités, en encourageant les initiatives sociales et environnementales par des mesures financières et fiscales ou par des moyens technologiques[11].

En résumé, le modèle donnut offre une orientation intéressante aux décideurs et aux cadres. Ses implications politiques concrètes restent cependant controversées. De plus, le modèle n’est pas suffisamment opérationnel pour les cadres et mériterait d’être- enrichi pour répondre aux besoins de l’entreprise.

Veuillez également lire l’article How to do business with doughnuts‘ de Kate Raworth (en anglais).

 [1] Lisez plus ici (en anglais): https://www.kateraworth.com/doughnut/

[2] Le modèle du donut se base sur la recherché des limites planétaires de Rockström et al. du Stockholm Resilience Centre. Plus d’informations (en anglais):http://www.stockholmresilience.org/research/planetary-boundaries/planetary-boundaries/about-the-research/the-nine-planetary-boundaries.html

[4] Piketty 2014 : Capital in the Twenty-First Century

[5] Easterly 2001: The Middle Class Consensus and Economic Development. In: Journal of Economic Growth. December 2001, Volume 6, Issue 4, pp 317–335

[6] Raworth 2017 : Doughnut Economics: Seven Ways to Think Like a 21st-Century Economist. P. 150 ff.

[7] Whiteman 2012 : PLANETARY BOUNDARIES: ECOLOGICAL FOUNDATIONS FOR CORPORATE SUSTAINABILITY. P. 3.

[8] Ibid. p. 8

[9] Ibid. p. 6, 9

[10] Ibid. P. 27

[11] Raworth 2017 : Doughnut Economics: Seven Ways to Think Like a 21st-Century Economist. P. 150 ff.

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