“Pour avoir une économie forte, il faut une industrie forte”
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La Confédération Européenne des Cadres a le plaisir d’avoir échangé avec Christelle Thieffinne, nouvelle présidente de la Confédération française de l’encadrement – Confédération générale des cadres (CFE-CGC), notre organisation membre en France. Nous sommes particulièrement heureux de partager cette conversation, au cours de laquelle elle revient sur son parcours, sa vision du syndicalisme et ses ambitions pour l’avenir. De l’intelligence artificielle à la réindustrialisation européenne, en passant par le leadership et le dialogue social, elle partage son regard sur les grands défis auxquels sont confrontés les cadres et les managers en Europe.
Pour commencer, qui est Christelle Thieffinne, au-delà de ses fonctions?
Je suis Christelle Thieffinne, présidente de la CFE-CGC depuis le congrès de juin.
Si je devais me définir, je dirais que je suis une amoureuse de l’industrie.
Le terme est fort, mais j’aime les métiers qui mêlent technicité, processus industriels et travail collectif. Et, pour moi, l’industrie peut s’entendre au sens large: dès lors qu’il existe des flux de production ou d’information, il y a des personnes qui travaillent ensemble pour produire quelque chose et répondre aux besoins de clients.
Ce sont, à chaque fois, des aventures humaines.

Je suis salariée du groupe Thales depuis vingt-huit ans. J’habite à Blois, dans le Loir-et-Cher, où se trouve le site industriel auquel je suis toujours rattachée, dans le domaine de l’aéronautique.
Quelle est la décision la plus difficile que vous ayez eu à prendre dans votre parcours syndical?
Les décisions les plus difficiles sont souvent celles qui concernent la signature, ou non, d’un accord à l’issue d’une négociation.
Entrer en négociation, c’est prendre un risque. Nous représentons les salariés et devons défendre au mieux leurs intérêts, tout en acceptant la logique de la négociation. À un moment, il faut évaluer si l’on est allé au bout de ce qui était possible et décider : est-ce que je signe ou non? Est-ce que je dis oui ou non?
Cela peut se produire pendant les négociations annuelles obligatoires, y compris dans un contexte de mobilisation sociale.
Il faut parfois expliquer, dans une cour d’usine, que la CFE-CGC a décidé d’arrêter un mouvement parce qu’elle estime que la négociation est arrivée à son terme, alors même que de nombreux salariés se sont mobilisés.
Ce n’est pas une décision facile. Mais mon expérience m’a appris que, lorsqu’on explique sa position et que l’on reste à l’écoute du terrain, on peut apprécier si la décision est juste.
Quelles négociations sont les plus difficiles : celles menées dans les entreprises ou celles avec les autres organisations syndicales?
Les plus difficiles sont celles qui ont lieu dans les entreprises, sur le terrain. J’ai commencé comme déléguée syndicale, à la tête de ma section, avant d’exercer d’autres mandats.
Dans l’entreprise, il existe une concurrence entre organisations syndicales, notamment lors des élections professionnelles, qui déterminent leur représentativité. Il faut savoir dépasser cette concurrence pendant le reste du mandat pour travailler au service des salariés.
Lorsque l’on intervient au niveau d’une branche professionnelle ou, comme aujourd’hui pour moi, au niveau interprofessionnel national, on travaille davantage avec d’autres organisations.
On n’est pas toujours d’accord, et on se le dit, mais cette confrontation directe du terrain est moins présente.
Comment êtes-vous passée de votre engagement dans l’industrie à l’engagement syndical?
Pour moi, l’engagement syndical était aussi un engagement envers mon entreprise. Je suis très attachée à celle où je travaille depuis vingt-huit ans, à son activité et aux salariés qui la composent. Je tiens à cette entreprise.

En tant que salariée, je considère que l’entreprise m’appartient aussi, au sens où j’en suis partie prenante, tout autant que la direction.
J’estime donc avoir mon mot à dire sur son organisation et les décisions qui la concernent. C’est cet intérêt pour l’entreprise qui m’a amenée à prendre mes premiers mandats syndicaux.
Ce sentiment de responsabilité envers l’entreprise est-il particulièrement caractéristique des cadres?
La CFE-CGC représente les salariés de l’encadrement : techniciens, agents de maîtrise, ingénieurs et cadres. Ce qui nous rassemble, c’est précisément d’exercer des responsabilités au sein des entreprises.
Cela marque l’histoire de notre organisation et son regard particulier sur le travail.
En tant que cadre, je peux m’exprimer et j’ai mon mot à dire, comme n’importe quel autre salarié.
Cette reconnaissance est essentielle.
Quelle est votre conception du leadership? Que signifie, pour vous, être une bonne dirigeante?
Le leadership, c’est la capacité à entraîner des salariés ou, dans une organisation syndicale, des adhérents qui se reconnaissent dans les idées que l’on porte.
Je suis porte-parole de la CFE-CGC. L’enjeu est que les personnes qui nous écoutent puissent se dire : «Je me reconnais dans cette voix et dans ces propositions.»
Pour y parvenir, il faut rester en lien avec le terrain, comprendre ce qui se passe dans les entreprises et dans la fonction publique, et ne jamais se déconnecter de la réalité du travail.
Je consacre beaucoup de temps aux déplacements et aux rencontres avec les adhérents et les militants.
Je dois constamment me demander si ce que je dis correspond à ce qu’ils vivent.
Une organisation syndicale n’est rien sans ses adhérents et ses militants de terrain : ce sont eux qui font vivre l’organisation et obtiennent les résultats aux élections professionnelles.
Notre rôle, au niveau national, est d’apporter des outils, des idées et de grandes orientations, tout en restant connectés à leurs préoccupations et à leurs besoins en matière de négociation.
Concernant l’intelligence artificielle, quels retours recevez-vous du terrain?
Je reçois d’abord des alertes de certaines branches professionnelles concernant des suppressions d’emplois. La situation est préoccupante dans plusieurs métiers dits «de cols blancs», qui ne sont pas des métiers purement manuels: l’assurance, la banque, les systèmes d’information ou encore la formation. Des plans de licenciement sont déjà en cours.

La difficulté, c’est d’établir ce qui relève réellement de l’intelligence artificielle.
On peut aussi utiliser l’arrivée de l’IA comme argument pour justifier des suppressions de postes. Or, à ce stade, on ne sait pas si les gains apportés par l’IA au sein des entreprises sont suffisants pour remplacer massivement les salariés.
Il y a des craintes, mais elles ne correspondent pas nécessairement à une réalité avérée. En revanche, les plans de sauvegarde de l’emploi, eux, existent bel et bien.
Quel rôle les cadres et les managers peuvent-ils jouer pour anticiper les conséquences de l’IA sur l’emploi?
La priorité, c’est l’anticipation. Les entreprises ont le devoir de réfléchir aux emplois susceptibles d’être touchés par l’IA et de distinguer les évolutions réelles des projections.
Le risque serait de supprimer des postes pour ensuite s’apercevoir que les compétences humaines restent indispensables, car l’IA ne fait pas tout. C’est aussi une question de préservation de l’entreprise.
Il faut également anticiper la transformation des métiers.
On ne connaît pas encore précisément le volume des suppressions d’emplois, mais on sait que le contenu de nombreux métiers va évoluer.
Il ne faut pas attendre que l’on considère qu’un salarié n’est plus adapté à son poste. Il faut former, accompagner les transitions professionnelles et permettre à chacun de continuer à exercer son métier dans un environnement où l’IA prend davantage de place.
Cela vaut aussi pour l’accompagnement des salariés les plus expérimentés, qui peuvent avoir des besoins de formation différents de ceux des plus jeunes.
Enfin, il faut observer les effets de l’IA sur le contenu et sur les conditions de travail.
Si l’on automatise les tâches les plus simples, ne risque-t-on pas de concentrer sur les salariés les tâches les plus complexes et d’accroître leur charge mentale ou les risques psychosociaux?
Si l’IA permet de gagner du temps, de mieux répondre aux clients et de réfléchir davantage, c’est positif. Mais si elle se traduit simplement par une demande aux salariés d’en faire toujours plus, c’est un risque majeur.
Aujourd’hui, ce ne sont encore que des hypothèses et des risques à étudier: nous devons observer ce qui se passe réellement.
Et qu’en est-il de la responsabilité lorsque des décisions sont prises avec l’aide de l’IA?
C’est un sujet majeur pour les populations de l’encadrement. Un manager, un cadre ou un membre de direction assume des responsabilités: il prend des décisions, signe des documents et peut engager l’entreprise ou être responsable de salariés.
Si demain une décision est proposée par une IA, c’est encore une personne qui va la valider et en assumer la responsabilité.
Comment pourra-t-elle exercer son jugement si elle n’a plus l’expertise nécessaire pour prendre du recul, identifier un danger ou vérifier la pertinence de la proposition ? Il faut clarifier ces questions et rester très vigilants.
On retrouve une question comparable à celle des véhicules autonomes : la place de la personne qui garde le contrôle et assume la responsabilité demeure centrale. Plus largement, les systèmes numériques soulèvent aussi des enjeux de cybersécurité et de maîtrise des équipements à distance.
Comment expliquez-vous la progression de la CFE-CGC dans le paysage syndical français?
Aujourd’hui, nous sommes à la quatrième place, et je pense que nous pouvons devenir la troisième organisation.
Ce qui est surtout marquant, c’est que, en France, la CFE-CGC est la seule organisation syndicale représentative qui progresse.
Je vois deux explications. D’abord, la population que nous représentons s’élargit: de plus en plus de salariés relèvent de l’encadrement. Ensuite, il y a la crédibilité de nos idées, de nos revendications et de nos propositions.
Cette crédibilité tient à notre lien avec les salariés sur le terrain. Là où nous négocions, nous prenons nos responsabilités et nous sommes force de proposition.
Nous avons une expertise et nous savons de quoi nous parlons. C’est cette force que je veux continuer à développer.
Trois femmes dirigent désormais trois des cinq grandes organisations syndicales françaises. Est-ce un signe de progrès vers l’égalité?
Oui. Le fait que trois femmes soient aujourd’hui à la tête de cinq organisations syndicales montre que nous avançons dans la bonne direction.
Nous ne sommes pas là parce que nous sommes des femmes: nous sommes là, et la question ne se pose plus de la même manière. Je trouve cela très positif.
Si l’on compare avec les organisations patronales, dont les directions sont aujourd’hui majoritairement masculines, on voit que les organisations syndicales ont accompli un travail important.
La mixité et la parité ne viennent pas spontanément: il faut les préparer et créer les conditions pour que des femmes comme des hommes puissent prendre des mandats.
En France, les règles de représentation dans les entreprises ont aussi contribué à faire émerger davantage de femmes aux mandats syndicaux, au niveau des entreprises, des branches et de l’interprofessionnel.
Il existe ainsi un vivier mixte de responsables. C’est ce travail de fond qui me permet aujourd’hui de présider la CFE-CGC.
Cela pourrait servir d’exemple aux entreprises, notamment pour l’accès des femmes aux comités de direction et aux comités exécutifs, ainsi qu’aux organisations patronales et au monde politique. Il ne s’agit pas d’affirmer que les hommes et les femmes auraient des caractères différents, mais de reconnaître que les conditions sociales d’accès aux responsabilités comptent. C’est un tournant important.
Comment réindustrialiser l’Europe tout en défendant son modèle social?
Pour défendre un modèle social, français ou européen, il faut une économie forte. Et, pour avoir une économie forte, il faut une industrie forte.
Un emploi industriel génère, selon les estimations que j’évoque, trois à quatre emplois induits. À l’inverse, lorsqu’une usine ferme ou quitte un territoire, les conséquences économiques locales peuvent être dramatiques.
L’Europe doit défendre ses filières industrielles. Je pense que nous avons besoin d’une forme de protection économique, notamment face à la concurrence mondiale dans le secteur automobile.
Il faut que les pays européens s’allient pour préserver leur industrie et leurs capacités de production.
Cette protection peut passer par des instruments commerciaux, mais aussi par des exigences environnementales.

La décarbonation impose des investissements industriels très importants. Prenons la sidérurgie: certaines installations évoluent vers des procédés moins émetteurs de CO₂, notamment des fours électriques, qui nécessitent des capacités électriques considérables.
Des aides françaises et européennes accompagnent ces transformations.
Mais il faut aussi tenir compte des conditions de concurrence. Lorsqu’on importe un produit, son prix financier ne devrait pas être le seul critère: il faut considérer son coût social et son coût environnemental.
L’objectif est de pouvoir investir en Europe, de conjuguer compétitivité, exigences sociales et protection de l’environnement, et de protéger nos activités pendant cette transition. C’est dans l’intérêt de nos territoires, de notre économie et de la planète.
Quel rôle souhaitez-vous voir jouer à la Confédération Européenne des Cadres dans le débat européen?
Je souhaite que la CEC porte la voix des salariés de l’encadrement et des managers européens, notamment sur les questions liées au travail.
Comme en France avec la CFE-CGC, les managers ont des choses à dire sur le contenu et l’organisation du travail, les modes de management, la gouvernance des entreprises et leurs stratégies.
Ils ont des propositions à faire. Qu’il s’agisse d’intelligence artificielle, de réindustrialisation ou d’environnement, toutes ces questions sont liées.
Nous devons chercher à construire un modèle économique qui fonctionne dans le respect des salariés, en intégrant les dimensions financières, sociales et environnementales.
Quelle contribution la CFE-CGC peut-elle apporter à cette action européenne?
J’aimerais que nous soyons moteurs sur les questions de réindustrialisation et que nous entraînions d’autres organisations avec nous.
Dans l’automobile, par exemple, la France connaît depuis longtemps un déclin progressif, tandis que l’Allemagne semble découvrir plus brutalement l’ampleur des difficultés. Mais cette évolution n’est pas inéluctable.
Il faut faire preuve d’optimisme et nous serrer les coudes. Nous avons des intérêts industriels européens majeurs à défendre collectivement.
C’est vrai pour l’automobile, mais également pour l’aéronautique, où nous disposons d’acteurs comme Airbus et où la concurrence internationale progresse. Il ne faut pas nous endormir sur nos acquis ni nous faire concurrence entre Européens.

Il en va de même pour le spatial, un secteur dans lequel l’Europe doit renforcer ses capacités face aux grands acteurs mondiaux.
J’aimerais que les organisations syndicales européennes, issues de pays différents, soient capables de travailler ensemble pour faire avancer une ambition industrielle et économique européenne, même lorsque l’action politique peine à avancer. Au-delà des entreprises industrielles elles-mêmes, c’est tout un écosystème économique qui en dépend.
Qu’attendez-vous du projet européen AI-MANAGE, auquel la CFE-CGC est associée?
J’attends de ce projet qu’il ouvre la voie à des discussions et à des négociations sur l’intelligence artificielle. C’est un sujet transversal, qui a des conséquences dans de très nombreux domaines.
Nous avons parlé de ses effets sociaux, mais il faut aussi examiner son impact environnemental, notamment celui des centres de données et de leur implantation en Europe. Il serait important d’élaborer des diagnostics partagés entre les différents pays, afin d’identifier ce qui nous rassemble et les sujets sur lesquels il nous est dans l’intérêt d’agir ensemble.
AI MANAGE: Un projet dirigé par la Confédération Européenne des Cadres [+]
Il y a également un enjeu de souveraineté européenne: comment préserver nos capacités de recherche, de développement et d’implantation dans l’IA? Comment faire émerger, demain, un champion européen de l’intelligence artificielle?
Dans le contexte social et politique actuel en France, quel rôle la CFE-CGC doit-elle jouer?
Notre rôle est d’éclairer le débat public et les responsables politiques en rappelant les conséquences concrètes de leurs décisions pour les salariés et pour notre modèle social.
Prenons l’exemple de la durée de la vie professionnelle.
Lorsqu’un responsable politique propose de travailler plus longtemps, il faut regarder la réalité: beaucoup de salariés autour de la soixantaine ne sont déjà plus en emploi, parce qu’ils sont au chômage, en arrêt maladie ou en invalidité.
Dire à ceux qui peuvent encore travailler de le faire plus longtemps ne répond pas à la question fondamentale: comment permettre à davantage de personnes de travailler?
J’estime que si le taux d’emploi des personnes de cet âge en France était comparable à celui de l’Allemagne, l’équilibre de nos régimes sociaux serait très différent.
Il faut donc partir de bons diagnostics plutôt que de proposer des solutions apparemment simples qui ne résolvent pas les difficultés économiques et sociales.
Les organisations syndicales connaissent ces réalités. Nous sommes présents au sein des entreprises et des instances de gestion de notre modèle social.

Nous pouvons expliquer pourquoi certaines personnes ne travaillent plus avant 60 ans et proposer d’autres réponses. Notre rôle est de faire entendre les faits, les analyses du terrain et nos propositions.
Encore faut-il que le gouvernement et les responsables politiques vous écoutent…
Exactement. L’enjeu est de faire entendre nos analyses et d’en démontrer la crédibilité. Beaucoup de constats figurent déjà dans des documents officiels et des études, parfois commandées par les pouvoirs publics eux-mêmes.
Nos positions ne reposent pas seulement sur un parti pris syndical: nous écoutons également des experts.
Nous voulons attirer l’attention des responsables politiques sur ces travaux et leur montrer qu’il existe d’autres voies.
À la fin de votre mandat, qu’aimeriez-vous que l’on dise de vous?
Que l’aventure était chouette! J’aimerais que nous ayons fait un bout de chemin ensemble et que la CFE-CGC ait progressé.
En nombre d’adhérents et en représentativité, bien sûr, mais aussi dans la visibilité des idées que nous portons. Ce qui m’intéresse, c’est que de plus en plus de personnes se reconnaissent dans ces idées.
Merci beaucoup!


